jeudi 17 août 2017

Hôtel de charme particulier Chapitre 3


Les jours suivants, Ophélien reste à la réception durant la majeure partie du temps. Il lit caché derrière le comptoir lorsqu’il a peu de travail. Hormis un peu de courrier à affranchir, il passe sa journée à attendre qu’un client le demande. Ce qui n’arrive pas souvent, même s’il comprend que quelqu’un doit se montrer disponible si un client a besoin d’aide. Toutefois, il se demande bien ce qu’il fait là mais son tour du monde vaut bien ce sacrifice. Comme il n’a pas accès à internet, il lit les brochures publicitaires qui trônent sur le comptoir mais il s'en lasse vite. Elles traitent de location de vélos et de sentiers pédestres, choses qui ne l’intéressent guère. Les heures passent, monotones.
- Bonjour, monsieur Sutingocni, je peux faire quelque chose en attendant  ?
- Bonjour, Je suis vraiment navré, mais je crains que ce soit souvent le cas. Si vous avez des choses personnelles à faire, ne vous en privez pas.
Ophélien acquiesce mais il trouve dommage d’avoir un poste à plein temps dans ce cas. Au fil des jours, il termine livres dont vous êtes le héros qui l’occupent la majeure partie de la journée. Chevalier errant perdu dans des donjons sombres emplis de créatures couvertes d’écailles à la recherche d’un trésor ou pirate sillonnant les océans pour ramener des coffres cachés dans des îles couvertes de jungle, il passe des heures penché sur ses livres à vivre des aventures passionnantes en attendant la fin de son service. Lorsqu’un client se présente, il quitte à regret son univers imaginaire pour revenir à la réalité. A plusieurs reprises, Ophélien relève la tête en entendant du bruit mais le hall est désert. Il hausse les épaules, son imagination lui joue des tours et il se replonge dans sa lecture, pressé d’arriver à la fin de sa quête. Lorsqu’enfin, il parvient à la fin de son aventure, l’adolescent regarde l’heure et il soupire.
- Encore deux heures avant d’aller manger  ! Et il n’y a pas un chat. murmure-t’il pour lui-même.
Il se replonge dans son livre pour recommencer son aventure depuis le début avec d’autres objets, un nouvel itinéraire et un nouveau personnage.
Lorsqu’il revient à son poste de travail après un passage aux toilettes pour s'occuper, il retrouve ses affaires par terre. L'adolescent regarde autour de lui mais le hall semble toujours aussi désert. Il songe que dans sa précipitation, il a posé le cahier en même temps qu’il se levait de sa chaise et qu’il l'a poussé d'une manière ou d'une autre. Bientôt, il a oublié l'incident.

Un jour en début d’après-midi, il monte à sa chambre récupérer un carnet pour griffonner des notes ou gribouiller afin de passer le temps. Le réceptionniste craint de croiser son employeur dans les escaliers et de devoir lui expliquer qu’il a quitté son poste de travail sans le prévenir mais il n’en est rien. La main sur la poignée de la porte de sa chambre, il entend des grincements. Inquiet, il se demande ce qui peut bien faire ce bruit. En entrant, il remarque que les fenêtres sont grandes ouvertes et que le vent s’engouffre dans la pièce en faisant voler les rideaux. Il referme la fenêtre, trouve un carnet et un crayon puis il sort persuadé qu’il a mal fermé la fenêtre. Il redescend précipitamment les marches de bois. Essouflé, il se glisse derrière le comptoir dans le hall toujours désert. Ce n’est qu’une fois assis que le jeune garçon se rend compte que tous ses crayons sont éparpillés par terre. Il s’empresse de les ramasser en se demandant qui a pu lui faire cette farce, inquiet que son absence revienne aux oreilles de son employeur. En fin d’après-midi, alors qu’il allait quitter son poste, il va jeter une poubelle dans le local à ordures. Alors qu’il veut sortir, il se rend compte que la porte est verrouillée. Il tape de longues minutes sur la porte en métal après avoir tenté en vain de l’ouvrir. Il ne comprend pas ce qui se passe, la porte ne peut se fermer de l’intérieur qu’au moyen d’une clé. La lumière s’éteint et il ne trouve pas l’interrupteur tandis que l’odeur commence à se faire sentir.
- Même si la porte s’est refermée seule, tu peux l’ouvrir avec la clé, ne panique pas, mon vieux.
Rassuré par cette pensée, il cherche la clé dans sa poche mais dans sa précipitation, il la fait tomber sur le sol. A tâtons, il la cherche durant de longues minutes avant de la retrouver sous une poubelle. Il ne comprend pas comment elle a pu atterrir là car il ne l’a pas entendue rebondir. Soulagé, il se précipite vers la porte, il appuie sur la poignée en la cherchant à tâtons mais elle s’ouvre.
- Je ne comprends rien, elle était fermée à clé, j’en suis sûr  ! J’ai essayé de l’ouvrir plusieurs fois… se murmure Ophélien. Une fois au grand air, les mains dans les poches, il rit de sa bêtise  ; dans sa panique, il s’est cru enfermé. Pourtant, il ne peut s’empêcher de douter. Il rejoint sa chambre en courant afin de se changer, se doucher puis il range son poste de travail pour quitter ce lieu au plus vite le moment venu.
- Tout va bien  ? demande monsieur Sutingocni en le voyant arriver les joues rouges.
- Oui, j’ai juste couru.
- Bien, vous pouvez quitter votre poste, je prends la relève.
- Merci. dit-il en prenant son carnet et son crayon qui sont de nouveau tombés par terre sans raison. Sur le moment, le jeune garçon n’y prend pas garde.
Lorsqu’il entre dans sa chambre, il remarque que la fenêtre s'est de nouveau ouverte et que les rideaux gisent sur le sol. Inquiet, l’adolescent fait le tour de la pièce et se penche par la fenêtre mais il ne voit rien. Il va chercher un escabeau dans le local de ménage de l’étage situé à l’autre bout du couloir pour remettre les rideaux en place. Il craint de croiser quelqu’un et d’avouer ses soupçons ridicules, même si tout au fond de lui, il le souhaite. Il voudrait parler à quelqu’un des tours qu’on lui joue mais qui le croirait  ? Qui pourrait lui vouloir du mal  ? Il passe l’équipe puis les quelques clients en revue mais il ne voit pas qui pourrait vouloir lui faire ce genre de farces. De retour dans sa chambre, il entre sans bruit, rien n’a bougé. Avec un soupir de soulagement, il s’attelle à la tâche et bientôt, les rideaux ont repris leur place. Epuisé, il ramène l’escabeau et il s’allonge sur son lit, il doit avoir rêvé à cause de la fatigue. Dans le noir, Ophélien réfléchit  :
- Et si je suis en train de devenir fou  ? Ou je suis fatigué avec le changement de rythme et de nourriture, d’endroit  ? Toutes ces nouveautés me perturbent peut-être, je n’ai pas l’habitude d’être loin de ma famille et de mes amis. Et je suis seul sur cette île, je ne peux pas sortir quand j’en ai envie pour me changer les idées. Mais c’est ça le travail, non  ? Je suis peut-être phobique du travail  ? Je passe beaucoup de temps devant mes jeux vidéos, il est possible qu’ils me manquent, je n’ai pas l’habitude d’être aussi actif. En temps normal, je rentre des cours, je fais mes devoirs aussi vite que possible pour ne pas avoir de problèmes avec mes parents et je joue sur ma console toute la soirée. Je n’ai pas touché une console depuis mon arrivée, sans doute que cela me bouleverse. Et puis, cette vieille baraque pleine de poussière, on ne peut pas respirer, il n’y a pas de lumière, cela ne m'aide pas. Je fais peut-être un début de dépression  ? Oui, je dois avoir des amnésies de courte durée, je fais des choses et les oublie. De toutes façons, cet emploi m'est nécessaire pour réaliser mon rêve. Ce n’est pas bien grave, un peu de fatigue et mon imagination qui me jouent des tours, rien de plus.
Rassuré, l’adolescent se change et se glisse sous les draps. Apaisé, il dort d’un sommeil sans rêve.

Le lendemain matin, il se lève en retard, il n’a pas entendu son réveil ou il l'a oublié. Il prend une douche froide avant d’aller petit-déjeuner dans la cuisine réservée au personnel qui est vide. Après s’être ébouillanté avec son thé, il se glisse derrière le comptoir, une longue journée monotone commence. En milieu de matinée, un couple âgé vient le trouver pour des brochures sur la location de vélo. Ophélien les fait tomber derrière lui en s’excusant de sa maladresse. Alors qu’il se relève, la petite lampe de la réception s’éteint, il n’y prend pas garde mais lorsque les clients sont partis, il examine la lampe qu’il trouve débranchée alors qu’il aurait juré que le hall était presque désert et qu’il n’a pas ôté la prise. Lorsqu’il la rebranche, la lampe s'allume. Troublé, le jeune garçon cherche une explication satisfaisante, il finit par penser qu’en se débranchant l’interrupteur de la lampe a changé de position sans qu’il le remarque, peut-être qu’il a heurté le sol plus violemment qu’il ne le pensait. Le reste de la journée s’écoule sans incident. Lorsque le directeur vient le remplacer à midi, l’adolescent se sent soulagé de quitter son poste. Il lui a semblé entendre les parquets craquer à plusieurs reprises dans le hall vide.

En début d’après-midi, un client vient se plaindre que ses toilettes fonctionnent mal. Ophélien prévient l’employé chargé de l’entretien qui tarde à venir. Pour meubler le silence, il discute avec son interlocuteur.
- Elles font des bruits la nuit et des odeurs nauséabondes montent régulièrement.
- Du bruit  ?
- Elles semblent chuchoter dans le noir et ça ne vient pas de gouttes d’eau. Ca ne me dérange pas, ça fait partie du charme de cet endroit unique dans la région. Mais depuis ce matin, la chasse d’eau a des problèmes. Et cela devient vraiment gênant, vous comprenez  ? Vous travaillez ici, vous savez de quoi je parle  !
Ophélien acquiesce, il ne sait pas quoi répondre. Une fois qu'il est parti avec l’homme d’entretien, l’agent d’accueil se remet à son poste.
- Ce client n’a pas l’air net, il doit avoir un problème. songe-t’il.
Monsieur Sutingocni vient le trouver pour lui demander de l’aide. Une tempête est annoncée et ils doivent rapidement fermer tous les volets de l’hôtel et avertir les clients de faire de même. Ils se partagent les tâches, chacun est en charge d’un étage, Ophélien hérite du deuxième étage car il y a moins de clients.
- Si la porte est fermée, vous frappez, un client peut avoir fermé la porte à clé. Vous pensez bien à annoncer «  Personnel de l’hôtel  », vous attendez une minute puis vous dites «  Je rentre  !  » et vous ouvrez avec la clé passe-partout que voici, ne la perdez pas. Vous enclenchez bien le loquet des volets et surtout vous n’oubliez pas celui de la salle de bain. Il y a neuf chambres par étage. Vous prenez un étage, je m’occupe des sous-sols et du grenier où se trouvent vos chambres. Compris  ?
Le jeune garçon hoche la tête, il n’est jamais allé dans les étages, il est curieux de s'y rendre.

Ophélien commence à frapper aux portes, les clients se montrent ravis de cette attention et ils lui assurent tous faire le nécessaire. Dans une chambre vide, Ophélien entend du bruit dans la salle de bain, il ne voit pas de bagages mais il se dit qu'il s'agit d'un maniaque du rangement ou qu’il termine son bagage dans la salle de bain. Il trouve le robinet ouvert. Il pense qu’un employé chargé du ménage a oublié de le refermer mais en entrant de nouveau dans la chambre, il entend le lit craquer comme si quelqu’un venait de le quitter. Après avoir jeté un regard au lit vide, il sort le coeur battant. Il se rend alors compte qu’il a oublié de fermer les volets. Lorsqu’il rentre, il se tourne vers le lit sans réfléchir mais il ne voit rien.
- Ce lit est vieux, c’est le bois qui travaille. songe le jeune garçon.

- C’est bon, j’ai fait le nécessaire  !
- Merci, Ophélien. Il faut encore que tout reste en l’état. Si les volets s’ouvraient par exemple… dit son employeur qu’il a rejoint dans le hall.
- Je ne pense pas que les clients braveront la tempête… Ils ont compris le danger.
- Je ne parlais pas d’eux, il arrive parfois que je doive remplacer des carreaux après une tempête. Venez, nous avons encore du travail. Nous devons préparer un stock de bougies au cas où et prévoir des couvertures supplémentaires dans le salon si les clients veulent s’y réunir. Allez donc allumer un feu dans la cheminée.
Bien qu’il ignore comment faire, l’adolescent obtempère. Il met des bûches dans l’âtre et il craque une allumette pour l’enflammer. La bûche ne prend pas et la flamme commence à diminuer. Le réceptionniste commence à souffler dessus quand une vieille femme lui fait remarquer qu’il y a un soufflet.
- Merci madame  ! dit-il sans se retourner pour masquer la rougeur qui envahit ses joues, un peu confus de son manque d’observation.
Lorsqu’il se retourne, elle a disparu. Ophélien regarde à droite et à gauche mais il ne la voit pas, le craquement d’une bûche le ramène à la réalité. Il attise le feu et se poste près de la fenêtre pour écouter le vent hurler au-dehors. Son employeur le trouve dans cette position quelques minutes plus tard.
- Ophélien  ? Nous avons du travail. Prenez des bougies et des couvertures dans la réserve. Et des allumettes également. Il manquera des coussins pour mettre sur les tapis par terre et à dresser un buffet froid. Aidez-moi donc à déplacer la table, nous allons la mettre dans un coin pour le buffet, nous gagnerons de la place.
Peu après, les quelques clients de l’hôtel sont réunis dans le hall, ils bavardent et font connaissance. Les rires fusent et les conversations se croisent. Les employés s’assoient également sur le sol et ils s’assurent que les clients ne manquent de rien. A la lueur d’une lampe torche, ils multiplient les allers-retours pour fournir eau, nourriture et bougies. Bientôt, les rires et les conversations emplissent la pièce. Ophélien remarque que des crayons tombent des tables sans raison apparente mais les personnes proches les remettent sur les tables en riant. Les lumières s’allument et s’éteignent à plusieurs reprises, les parquets grincent mais personne n’y prend garde. Le jeune garçon met ses observations sur le manque de lumière, la fatigue et le stress, il doit rêver et il commence à songer à consulter un psychiatre en rentrant chez lui. Deux heures plus tard, tout le monde va se coucher, la tempête a diminué et la fatigue l’emporte.

Après une nuit paisible, Ophélien se réveille en sursaut, il n’a pas entendu son réveil. Mais il se ravise, il a oublié queil est en congé. Une heure plus tard, il n’est pas parvenu à se rendormir. Un peu dépité, il se prépare pour prendre son petit-déjeuner alors que l’horloge sonne huit heures. Devant son chocolat au lait, il a du mal à ouvrir les yeux. Maggiorino le remarque et le taquine sur ses éventuelles activités nocturnes. L'adolescent hausse les épaules puis il décide d’aller se promener sur l’île car il n’a rien d’autre à faire. En passant devant l’accueil, il salue monsieur Sutingocni qui lui fait signe de venir le voir.
- Bonjour  ! Où ai-je mis cette enveloppe. Attendez une minute que je la retrouve.
- Bonjour  !
-Tenez  ! Les pourboires sont distribués environ une fois par semaine, ça vous fera de l’argent de poche.
- Merci  !
- Passez une bonne journée  ! Et si vous comptez rentrer tard, dites-le moi que je vous donne une clé pour passer par l’arrière.
- Je veux bien une clé, au cas où…
- Tenez, vous n’oublierez pas de me la rendre. Signez ici, ça me permet de savoir où elles se trouvent.
Après une matinée à errer sans but sur l’île, Ophélien revient déjeuner à l’hôtel. Il retourne dans sa chambre mais il s’ennuie, il hésite à aller dans le grand salon où une télévision est installée. Toutefois, il n’a pas envie de se retrouver au milieu des clients. Il ressort en début d’après-midi avec l’idée de faire des photos souvenir. Il en fait quelques unes dans sa chambre et dans les couloirs de l’hôtel avant de se lasser. Il lit de nouveau un peu et il sort de sa chambre pour trouver une idée de sortie quand il voit une ombre blanche arriver vers lui. Effrayé par cette hallucination, Ophélien prend son argent et il quitte l'hôtel avec précipitation. En stop, il rejoint la plus grande ville de l’île, heureux de retrouver une ville normale. Il se paie une crème glacée au chocolat pour visiter longuement les lieux avant d’aller au cinéma voir le dernier film d’action à la mode. Il est déjà tard mais il ne sent pas pressé de rentrer après ce qu'il a vu. Même si après réflexion, il est certain d'avoir rêvé.
- Salut  ! Tu as l’air perdu  !
- Non, pas du tout.
- Pardon, moi, c’est Julie et je suis avec mes amis Laureline et Kevin. Tu es un touriste, toi  ?
- Oui, je travaille à l’hôtel Tasmant pour l’été.
- Tu travailles avec ce vieux fou  dans cette baraque délabrée? s’exclame la jeune fille qui semble avoir son âge. Ses yeux bleus et ses cheveux blonds ondulés qui atteignent ses épaules lui donnent un air innocent et fragile.
- L’hôtel est très connu sur l’île. On allait en boîte de nuit, si ça te tente. continue-t'elle.
- Je peux rentrer en jean  ? demande Ophélien.
- Tu ne nous as pas vus  ! dit Laureline en riant. Ici, nous sommes sur une petite île!
Ophélien remarque seulement la tenue de ses nouveaux amis. La jeune fille brune aux cheveux courts et son amie sont vêtues d’un mini-short en jean élimé et d’un débardeur multicolore, tandis que leur ami, un jeune garçon bien bâti aux yeux noisette et aux cheveux mi-longs châtain porte un bermuda et un tee-shirt à l’effigie d’un groupe de métal ou de rock. Ophélien estime que son jean, son long tee-shirt noir et ses baskets feront l’affaire.
- Viens, c’est quoi ton non  ? demande Laureline.
- Ophélien, mais je ne dois pas rentrer tard, je travaille demain.
- On te ramènera en scooter, t’inquiète. On a un casque en plus.
Il accepte pour oublier ses hallucinations et ne pas rester seul, malgré ses craintes. Dans la petite boîte de nuit où ils entrent sans problème, la musique est forte et il perd rapidement ses nouveaux amis dans la foule. Il danse seul sur la piste au milieu d’inconnus sur une musique qu’il ne connaît pas pour passer le temps puis il tente de retrouver le groupe, en vain. Il fait plusieurs fois le tour de la boîte sans succès. Dépité, il finit par les chercher dehors avant de se décider à rentrer à pied ou en stop.
- Ils auraient pu m’attendre quand même  ! Ou ils ont profité de mon innocence pour me jouer un tour  ! Peut-être que ça les amusait de se moquer du touriste que je suis  !
Les mains les poches, en colère contre les adolescents qui l’ont mené en boîte pour l’y abandonner, il shoote dans les cailloux pour passer sa rage. Espérant se calmer, il va voir la mer qu’il entend au loin. Un peu apaisé, il mesure alors le temps qu’il va lui falloir pour rentrer à l’hôtel. En outre, dans la nuit, il n’est plus très sûr de parvenir à retrouver son chemin. La nuit s’annonce courte et il décide de suivre la route. Par chance, deux phares l’éclairent bientôt.

- Tu es au milieu de la route, fais attention. Tu n’es pas d’ici, toi  ! Sinon, tu saurais que c'est dangereux, il y a souvent des accidents dans ce virage. dit une voix aimable à côté de lui.
- Non, je suis perdu.
- Tu vas où  ?
- A l’hôtel Tasmant.
- En pleine nuit  ? Tu n’as pas peur, toi  !
- Je travaille là-bas pour l’été.
- Je vois  ! Monte, je te dépose, ce n’est pas loin en camionnette.
- Merci.
La jeune femme guère plus âgée que lui inspire confiance à Ophélien. Vêtue d’une robe de plage blanche brodée de fleur au fil doré et argenté, ses cheveux blonds et ses yeux verts dégagent une impression de douceur d’un autre siècle.
- Je connais bien cet hôtel, j’y suis souvent allée l’été pour tirer les cartes aux occupants.
- Tu es une sorcière  ?
La jeune femme rit.
- Non, j’ai certains dons de divination et je communique avec les esprits. Cet hôtel est le lieu idéal pour ça. Je m’appelle Jenny, au fait. Mais mon vrai métier, c’est bibliothécaire. Il y a une petite bibliothèque près de la mairie, je vois tout le monde passer, il n’y a pas beaucoup de loisirs sur l’île, j’imagine que tu l’as remarqué  ! dit-elle en riant de nouveau. Bref, les gens viennent souvent se ravitailler en livres, on parle de leurs lectures, je finis par connaître un peu tout le monde. Je suis arrivée sur l’île, il y a trois ans, un peu par hasard. Je voulais changer de vie et quitter la ville. Tu travailles à l’hôtel pour l’été  ?
- Oui, je prépare un tour du monde avec des amis, j’ai besoin d’argent pour ce projet. J’ai pris ce que j’ai trouvé, même si cet endroit est bizarre.
- Oui, ce vieil hôtel a quelque chose d'étrange et c’est pour ça que les gens y viennent. Les gens de l’île n’aiment pas cet hôtel, il y a des choses qui ne se font pas.
- Monsieur Sutingocni n’est pas d’ici  ?
- Oui et non. Sa famille est arrivée d’Italie sur l’île il y a un bon siècle de ça, ils ont acheté la vieille bâtisse à leur arrivée sur l’île, c’était à la mode à l’époque, les gens venaient. Depuis, l’affaire se transmet de génération en génération. Le fils du vieux Sutingocni fait des études sur le continent pour reprendre l’affaire.
- Il est marié  ? Je pensais que c'était un solitaire.
- Il l’a été. Et tu as raison, c'est un un solitaire. Bref, s’ils étaient d’ici, ils sauraient que certaines choses ne se font pas  ! On est arrivés. Ravi de t’avoir rencontré.
La jeune fille le regarde d’un air interrogateur qui met l’adolescent mal à l’aise.
- C’est là que tu es supposé me dire comment tu t’appelles…
- Ophélien, pardon, je suis fatigué.
- Ravie de t’avoir rencontré, Ophélien. dit Jenny en redémarrant après qu’il soit descendu.

   L’adolescent rentre et il finit par s’écrouler sur son lit sans même se déshabiller. Quelques heures plus tard, le réveil sonne, il est moins fatigué qu'il le craignait même s'il a fait de mauvais rêves.

mercredi 16 août 2017

Contes et légendes de Berethiel-Nienor: Le prix du sorcier

   Raya, du haut de ses huit ans bat des mains pour exprimer sa joie. Les inscriptions au prix du sorcier qui a lieu tous les ans pour récompenser l'élève qui créera le tour le plus ingénieux sont ouvertes. Raya s'inscrit aussitôt et elle se rend compte qu'il ne lui reste qu'une semaine pour trouver un tour qui suscite l'admiration de tous. Dans la bibliothèque, elle fait des recherches en bavardant avec ses amies. Elles discutent de longues heures entre elles autour des jus de fruits aux goûts improbables dont sa meilleure amie a le secret. La petite sorcière finit par trouver le tour qu'elle veut réaliser mais elle refuse de dire quoi que ce soit à ses amies qui la pressent de question, si ce n'est que son tour est grandiose pour une élève en première année de B.O.U.M..

   Au cœur de la nuit, Raya s'entraîne dans les salles de classe vides, elle veut être prête pour le grand jour, son idée lui semble unique et il lui permet de mettre en avant son plus grand talent : la création d'êtres vivants improbables à partir d'un animal existant.
 
   Le grand jour arrive et toute l'école se presse dans la salle pour être au plus près de la scène. Rapidement, une rumeur se propage, la grande Lynn, élève en dernière année se présente au concours. Tout le monde sait qu'elle maîtrise la magie sur le bout des doigts ce qui laisse peu de chance aux autres concurrents. Les amies de Raya venues l'encourager sont impatientes de savoir quel tour elle a choisi. C'est pleine de fierté que la petite fille va rejoindre les autres concurrents sous les encouragements de ses amies et de ses camarades de classe.

   Les tours se succèdent sous les applaudissements de la foule de professeurs et d'étudiants réunis. Des fleurs magnifiques aux parfums entêtants, des papillons lumineux volettent dans la pièce avant de disparaître en étincelles colorées et des nuages vaporeux envahissent la scène.
Andrea s'avance sur la scène quelque peu intimidé. Il se présente rapidement, il a onze ans et il est en première année de Magia puis il s'arrête sans savoir comment continuer. Le silence s'installe, sa voix tremble un peu lorsqu'il annonce son tour de magie. La nuit tombe sur la salle qui lâche un cri de surprise. Les secondes passent et la salle demeure dans l'obscurité, des chuchotements et des rires se font entendre. Soudain, la salle s'illumine et des cris de ravissement se font entendre. Au plafond, des étoiles dessinent des constellations en mouvement, elles se font et se défont en suivant les connaissances emmagasinées dans les livres d'astronomie sur un fond d'un bleu nuit lumineux. L'évolution des constellations depuis la création du monde se déroule à une vitesse phénoménale pour se figer dans leur configuration actuelle sous les applaudissements de la foule tandis que la lumière revient. Soulagé, le garçon aux cheveux vert émeraude salue avant de quitter la scène.
 
   Quelques tours plus tard vient le tour de Raya qui s'avance, quelque peu intimidée.
- Je m'appelle Raya et je...
Elle ne sait plus quoi dire, alors elle ouvre la boîte qu'elle gardait dans sa poche. Elle murmure son sort et une gigantesque araignée à huit pattes qui changent de couleur toutes les minutes s'avance vers la foule. Des cris s'élèvent et les élèves fuient alors que les professeurs s'avancent vers l'insecte qui leur arrive à la taille. Quelques secondes plus tard, l'arachnide a repris sa forme habituelle et s'enfuit, profitant que tout le monde l'a oublié. Raya est sévèrement réprimandée par la directrice sous les yeux de ses condisciples qui entrent dans la salle, rassurés de voir le calme revenu.
 
   Des regards méprisants entourent la petite fille qui s'enfuit en courant sous les insultes de ses anciennes amies. En quittant la salle, elle heurte un petit garçon aux cheveux vert émeraude qui lui demande si elle va bien mais elle ne l'entend pas. Il l'oublie bientôt car on l'appelle pour recevoir le prix du sorcier.

mardi 15 août 2017

Hôtel de charme particulier Chapitre 2

  Mal à l’aise, Ophélien rejoint son patron dans le hall.
- Vous êtes là  ! Vous avez bien mangé  ? Vous n’avez pas de régime alimentaire particulier  ? Je ne vous ai pas posé la question. Les menus sont identiques pour tout le monde, les cuisiniers sont libres de leurs menus, tant qu’ils respectent le budget prévu peu m’importe. J'en suis désolé mais c'est un petit hôtel, nous ne pouvons nous adapter à chacun.
L'adolescent fait non sans mot dire pendant que son employeur continue son discours.
- Vous avez rencontré Maggiorino  ? J’espère que vous aimez les plats italiens, il nous en régale une fois par semaine, au minimum. Bien, laissez-moi vous présenter votre poste de travail. Vous êtes à l’accueil. Le poste est relativement simple, vous prenez les réservations sur le logiciel de réservation, vous faites les encaissements et vous me transmettez les réclamations par email. Si vous vous absentez, vous mettez ce panneau pour que les clients attendent. Au fait, les toilettes sont là, dans ce petit couloir juste derrière le comptoir. Vous gérez le téléphone et vous mettez de côté dans ce casier, le courrier que le facteur déposera à l’accueil vers onze heures, vous pouvez jeter les publicités dans la poubelle pour papier, je ne les lis pas. C'est à peu près tout ce que vous aurez à faire. Le midi, je viens vous remplacer durant votre pause déjeuner, ce qui me permet de traiter le courrier. Comme convenu, vous avez une heure de pause. Si vous avez besoin d’en modifier l’horaire, nous verrons si nous pouvons nous arranger. Ah, j’oubliais le lundi, je me charge de récupérer le courrier du week-end, ne vous en inquiétez pas. Vous aurez peut-être quelques courriers à affranchir mais ce sera rare. Pardon, je ne vous ai pas donné de cahier pour prendre des notes si besoin, il doit y en avoir un par là. Vous avez de la chance, il est neuf. dit le gérant après avoir présenté le poste de travail à Ophélien.


  Durant une heure, il le forme au logiciel de réservation qui se révèle simple d’utilisation et il lui montre comment se servir du terminal de paiement par carte bancaire. Après un moment d’hésitation, le gérant montre à Ophélien le fonctionnement de la machine à affranchir, appareil nouveau pour le jeune garçon mais le mode d’emploi est près de la machine et son fonctionnemment est logique.
- J'espère que vous parviendrez à vous en sortir malgré cette formation sommaire  ? De toutes manières, en cas de souci, n’hésitez pas à venir me voir dans mon bureau ou à m’appeler. Il y a un raccourci sur le téléphone. Et vous vous habituerez rapidement.
- Ca marche  ! Pardon, merci.
- Ah oui, comme vous êtes seul à l’accueil, je ne peux vous accorder vos pauses réglementaires mais vous finissez un peu plus tôt le soir et quand il n’y a pas de clients, vous êtes libre de faire ce que vous voulez, lire, écrire, peu m’importe tant que les clients ne s’en rendent pas compte lorsqu'ils entrent dans le hall. De l’entrée, on ne voit pas ce que vous faites derrière le comptoir, je vous le garantis, j’ai vérifié moi-même lors de mes premiers emplois saisonniers ici où je lisais des revues avec des bandes dessinées discrètement. Internet ne marche pas très bien, j’en suis désolé.
- Ca me va très bien. Vous travaillez ici depuis longtemps  ?
- Parfait  ! Oui, j’ai commencé comme vous par des remplacements l’été, ce lieu et ses occupants m’ont toujours fasciné. Puis, je suis devenu employé à plein temps avant de passer directeur, j’ai décidé d’acheter l’établissement lorsque le précédent propriétaire a pris sa retraite. Et pendant que j’y pense, voici une brochure qui répertorie les différentes activités sur l’île. Il n’y a pas grand-chose à y faire pour quelqu’un de votre âge mais si vous aimez vous promener, les circuits de randonnée sont indiqués et ils sont plutôt sympathiques par beau temps. On peut louer des vélos pour un prix tout à fait correct si cela vous intéresse. Je vous laisse ma carte de visite, il y a le numéro de l’hôtel et mon téléphone portable professionnel, on ne sait jamais, s’il vous arrivait quelque chose, vous pourrez toujours me joindre. Bonne journée et à ce midi  !
Une fois seul, Ophélien examine la carte et il s’esclaffe en apprenant le prénom de son patron. Toutefois, après réflexion, il se dit que Christodule ferait un parfait pseudonyme pour ses jeux en ligne. Il se demande si son employeur agit ainsi avec tous ses employés ou si son jeune âge le pousse à se montrer protecteur envers lui.


  Les heures s’écoulent et l’adolescent se demande ce qu’il peut bien être censé faire. Quelques clients passent et le saluent mais il s’ennuie rapidement. Il fouille le bureau et l’ordinateur pour s’occuper mais il ne trouve rien d’intéressant, d’autant plus qu’internet fonctionne mal. Il feuillette distraitement le guide mais il ne trouve rien d’intéressant; toutefois, une page consacrée à l’hôtel l'attire mais il la lit en diagonale car au fond, cela ne l’intéresse guère. Alors qu’il est occupé à faire semblant de tasser la corbeille pleine de papier pour gagner de la place, le jeune agent d’accueil entend le parquet grincer derrière lui. Intrigué, il se retourne mais il ne voit personne. Il rit de son imagination débordante avant de se décider à aller faire un tour aux toilettes pour s’occuper. Lorsqu’il ressort, dans le hall est toujours aussi désert, il hésite. Est-ce qu’il aurait le temps de remonter dans sa chambre pour prendre de quoi s’occuper sans se faire remarquer  ?


  Il réfléchit un instant mais comme son patron n’est pas dans les parages, il décide de tenter sa chance. S'il se fait prendre, il trouvera un prétexte pour justifier son départ. Il met le panneau signalant son absence bien en vue puis il rejoint sa chambre au pas de course, il y prend un carnet et un crayon pour griffonner jusqu'à la fin de son service. Lorsqu’il redescend, dans la pièce toujours déserte, il jette un coup d’œil inquiet vers le bureau de son employeur mais il se rassure, la porte demeure fermée. Enfin, une demi-heure plus tard, un client se présente à l’accueil, l’adolescent range rapidement son carnet de peur que son patron lui en fasse reproche. Un peu hésitant, l’adolescent tente de reprendre ses notes  : il vérifie la réservation sur le logiciel, prend la clé et il mène le client à sa chambre. Il connaît mal les couloirs de la vieille demeure et il hésite un instant sur la direction à prendre mais il retrouve son chemin à son grand soulagement. La porte de la chambre s’ouvre en grinçant et par acquis de conscience, il fait un rapide tour de la chambre pour vérifier que tout est en ordre et paraître plus professionnel. Comme il ignore ce qu’il est supposé dire, il fait visiter la chambre au client sous couvert de vérifier que rien ne manque. Après cette rapide inspection, il estime avoir fait son travail du mieux qu’il le pouvait. Soulagé, il quitte la pièce dès que possible et il reste quelques instants appuyé contre le mur du couloir, le temps que son stress redescende, même si au fond, il se sent fier.


  Lorsqu’il rejoint l’accueil, il remarque que tous ses crayons et son carnet sont par terre. Il les ramasse en inspectant aux alentours, il se demande qui peut bien lui avoir fait cette farce. Avec un soupir, il s’assoit sur sa chaise, il lui reste trois heures avant de finir sa journée et de pouvoir aller se baigner.
Quelques clients viennent le voir pour demander de menus services comme un crayon ou l’endroit où se trouve le téléphone. Ophélien s’ennuie la majeure partie de la journée, alors il discute avec les clients qui viennent parler avec lui et qui le questionnent sur son âge et ce qu’il fait dans la vie. Il apprend ainsi qu’une charmante vieille dame aux lourdes tresses blanches vient tous les ans dans cet hôtel, son charme si particulier et son atmosphère chargée de vie l’enchantent année après année. Ophélien ne comprend pas ce qu’elle veut dire, il regarde autour de lui  : il ne voit que les vieilles boiseries poussiéreuses et il ressent la lourdeur de l’air pas suffisamment renouvelé. Mais il acquiesce pour ne pas fâcher la cliente. Plus tard, un écrivain lui raconte qu’il vient ici pour des recherches pour son prochain livre, il est en manque d’inspiration et l’atmosphère de la vieille bâtisse l’inspire tout comme le bord de mer proche. Le jeune réceptionniste ne sait que répondre, il hoche la tête et lui souhaite une bonne journée pour lui faire comprendre qu’il a du travail, il doit vider les poubelles de l’accueil et arroser les plantes du hall, du grand salon et de la salle à manger comme le lui indique une note laissée sur son bureau par son employeur qui est en rendez-vous à l'extérieur. Alors qu’il est absorbé par sa tâche, un arrosoir à la main, il lui semble voir des ombres bouger dans les pièces mal éclairées et les feuilles d’une plante remuent légèrement alors que le jeune garçon entre dans le grand salon. Interdit, il s’arrête mais il se dit qu’un courant d’air doit traverser la pièce. Il vérifie qu’il est bien seul et il ouvre les rideaux en grand. La pièce éclairée par la lumière du jour semble plus chaleureuse avec ses vieux meubles de bois mais il trouve qu’elle en est plus terrifiante. Ophélien va sortir lorsqu’il entend le parquet grincer derrière lui, il se retourne, le cœur battant mais il ne voit rien.
- Tu délires, mon vieux, c’est le bois qui travaille dans cette vieille bâtisse ou des rats, arrête ton délire et finit ton boulot.
Il se rend compte qu’il a inondé le parquet dans son mouvement brusque et il s’empresse d’aller chercher un chiffon dans la pièce située derrière l’accueil pour rattraper les dégâts.
Il se dépêche de sortir les poubelles pour se retrouver à la lumière du jour, rassuré par le grand soleil qui inonde la cour. Jusqu’ici, il ne s’était pas rendu compte à quel point l’hôtel est sombre. De retour à son poste, désœuvré, il cherche sur internet qui fonctionne très mal des renseignements sur l’écrivain. Il ne s’intéresse guère à la littérature mais il s’ennuie tellement qu’il se dit que cette tâche l’occupera durant quelques minutes.
- J’aurais dû m’en douter. Des histoires de fantômes et démons  ! Rien d’étonnant quand on passe ses vacances dans un endroit pareil  !
Mais dans le silence du hall, le jeune garçon a un mauvais pressentiment, cet emploi d’été ne lui dit rien qui vaille mais il n’a plus le choix, il doit aller au bout pour réaliser ses rêves.


  Le soir venu, le directeur vient voir Ophélien pour savoir si la journée s’est bien passée. Fatigué, l’adolescent se contente d’acquiescer.
- Le dîner ne sera pas servi avant deux heures. J’ai oublié de vous le dire mais les clients laissent souvent des pourboires pour nous remercier de notre accueil chaleureux et de l’expérience extraordinaire que nous leur avons permis de vivre. Ils sont répartis entre les employés une fois par semaine, vous aurez de l’argent de poche en attendant votre salaire. Tenez!
- Merci.
- Je sais que les jeunes gens de votre âge ne roulent pas sur l’or lorsqu'ils entament un nouvel emploi.


  De retour dans sa chambre, Ophélien s’écroule sur son lit et il s’endort. Il se réveille à l’heure du dîner et il s’empresse de rejoindre la cuisine. Lorsqu’il passe devant la salle à manger, le brouhaha des conversations des clients lui parvient, il entend des cris mais il préfère passer son chemin. Alors qu’il se restaure dans la cuisine des employés, Ophélien ne peut s’empêcher de regarder autour de lui, un peu anxieux mais il ne remarque rien d’anormal.
- Tu deviens fou, mon vieux  ! dit-il à voix haute en lavant la vaisselle qu’il a utilisé.


  Un regard à l’horloge murale lui apprend qu’il est vingt et une heures, il estime pouvoir veiller une heure et demie avant de devoir songer à aller dormir. Désœuvré, il n’ose pas sortir dans la nuit qui commence à tomber mais il n’a pas envie de remonter dans sa chambre solitaire. Sans but, il commence à errer dans la vieille bâtisse. Il rejoint sa chambre et il y dépose ses chaussures avant de ressortir en chaussettes. Le parquet craque sous son poids par endroit mais le reste de l’édifice reste silencieux, les clients sont en train de manger ou dans le grand salon en train de lire ou de jouer aux cartes. Il est seul dans les étages du vieil hôtel ce qui le met mal à l’aise. Dans le silence, il murmure pour lui seul.
- Tu te fais peur tout seul, mon vieux. Il faut bien que tu t’habitues à cet endroit, ce n’est qu’une vieille maison poussiéreuse qui craque de partout. Tu vois, il ne se passe rien d’anormal alors arrête d’avoir peur. Il serait dommage de renoncer à ton tour du monde pour des peurs ridicules. Et Jade va t’en vouloir, tu vas décevoir tes parents…
Il déambule dans les couloirs durant une dizaine de minutes sans rien remarquer d’inhabituel. A plusieurs reprises, il regarde par la fenêtre et il ne voit que la lande vide et grise.
- Qui voudrait passer des vacances sur cette île déprimante ? Et pire encore dans cet hôtel poussiéreux et morbide ? Au camping, il y a des soirées et des animations, ici, il n’y a rien du tout. dit-il d’un air boudeur.


  Les mains dans les poches, il se dirige vers sa chambre pour tenter de trouver à s’occuper en attendant le sommeil. Un craquement se fait entendre derrière lui et Ophélien s’arrête, le cœur battant.
- Il y a quelqu’un  ? demande-t’il d’une voix qu’il estime ridiculement aigüe.
Il regarde autour de lui mais il ne voit rien. Le cœur battant, il presse le pas pour rejoindre sa chambre au plus vite. Il frissonne et gémit lorsqu’il croit entendre des pas derrière lui. Il se retourne par réflexe mais il ne voit rien. Pourtant, il entend distinctement des pieds nus fouler le parquet. L’adolescent gémit de nouveau et il court se barricader dans sa chambre.


  L’oreille collée à la porte, il écoute mais tout n’est que silence. Il a trop peur pour risquer un œil dans le couloir mais il finit par s’y résoudre car il sait qu’il ne pourra pas dormir de la nuit s’il ne vérifie pas que son imagination lui a joué des tours. Blême, les yeux fermés, il ouvre la porte en tremblant, il se décide à ouvrir les yeux pour inspecter le couloir prêt à s’enfuir en hurlant à la moindre alerte mais le couloir est vide et silencieux.
- J’ai rêvé… J’espère en tous cas.
Il referme la porte avec un frisson et il se recouche. La tête sous les draps, il écoute longtemps les bruits alentour mais tout est silencieux. Les yeux ouverts, il tente de percer l’obscurité qui l’entoure à travers le drap. Rassuré, il finit par sortir la tête à l’air libre et par tenter de s’endormir. Une heure plus tard, il regarde l’heure sur son téléphone portable, il ne lui reste que six heures de sommeil avant de devoir se lever pour aller travailler. Il sait qu’il doit dormir maintenant sous peine de ne pas parvenir à se réveiller. Quelques minutes plus tard, il dort et dans son rêve une silhouette se penche sur lui pour l’observer avant de disparaître sans bruit.


  Le lendemain, épuisé, il n’entend pas son réveil sonner et il se prépare en peu de temps pour aller prendre son petit-déjeuner. Le personnel de l’hôtel se lève de table lorsqu’il fait son entrée dans la cuisine.
- Alors petit, tu as oublié ton réveil  ? lui demande Maggiorino tout sourire.
- Non. bredouille l’adolescent en rougissant au souvenir de sa stupide escapade nocturne.
- Tu avais rendez-vous avec une demoiselle  ?
Ophélien rougit violemment à cette idée, mal à l’aise.
- Non…
- Ou tu préfères les damoiseaux  ?
- Non. dit-il en rougissant encore plus.
- Peu importe  ! Petit, évite de sortir de ta chambre la nuit. Le patron n’aime pas qu’on se balade dans son vieil hôtel après une certaine heure, vu  ? Cet endroit est extraordinaire mais ce n’est pas la peine de jouer à se faire peur. Tu pourrais faire de mauvaises rencontres si tu vois ce que je veux dire...
Ophélien hoche la tête.
- Mange, je dois débarrasser la table et toi, tu vas être en retard.


Cinq minutes après, l’adolescent est à son poste, encore fatigué de sa nuit agitée. Durant la journée, lorsqu’il n’accueille pas les clients, il se demande s’il a rêvé ou été victime d’une hallucination. Peut-être que le manque de lumière dans l’hôtel affecte sa perception des choses  ? Ophélien se rassure, bien qu’il ne soit pas dupe de la supercherie destinée à calmer son esprit inquiet. La journée se passe lentement, il a encore des difficultés à utiliser le téléphone et à faire autre chose en même temps mais les clients sont patients.
- Hôtel Tasmant, j’écoute.
- Bonjour, je voulais savoir si vous aviez encore des chambres de libres pour cet été  ?
- Je crois que l’hôtel est complet pour tout l’été, je cherche comment vérifier ça.
Après quelques minutes qui lui semblent une éternité, Ophélien a la confirmation que l’établissement est complet, il ne comprend pas comment il peut l’être vu son état de délabrement et son emplacement isolé. Il reprend bientôt  :
- L’hôtel est complet pour l’été. Mais si vous voulez venir en septembre, il y a encore de la place et les tarifs sont moins chers à cette période.
- Et pour les derniers jours du mois d’octobre  ?
- Je regarde. Oui, il reste de la place et les tarifs sont moins élevés. Pardon, ils sont similaires à ceux de la saison estivale. répond-il, les sourcils froncés.
- Vous pouvez noter la réservation du trente octobre au premier novembre dans ce cas. Une chambre pour deux personnes en pension complète.
- Parfait  ! Puis-je avoir vos coordonnées  ? Vous allez recevoir un email de confirmation pour une chambre pour deux personnes en pension complète du trente octobre au premier novembre. C'est bien cela  ?
- C’est cela.
Ophélien entre les coordonnées dans le logiciel et il ne sait que dire.
- Euh, au revoir  !
- Au revoir  !


  L’adolescent soupire et il devient blême. Il a sans nul doute fait une erreur, il lui semble impossible que le séjour dans ce vieil hôtel coûte si cher et qu’un séjour en octobre soit plus onéreux qu’en plein été. Au cours d’une inspection du bureau, il trouve dans les tiroirs une grille tarifaire.
- Sérieusement  ? Les gens paient cent vingt euros pour passer la nuit ici  ? Plus les repas ? Et une chambre coûte cent cinquante euros en hiver  ? Heureusement qu’il n’y a que des chambres doubles et que les clients paient le même prix s’ils sont seuls ou à deux. Deux cent euros le trente et un octobre et le premier novembre  ? Pour fêter l’anniversaire de Samhuinn  ? On dirait un dérivé de Samuel, c’est sûrement le constructeur de l’hôtel ou une célébrité de l’île. Voilà que je parle tout seul maintenant, je deviens fou. Heureusement que je suis tout seul dans le hall et que personne ne m’entend.
Fatigué, Ophélien vérifie qu’il est bien seul et il s’accorde une sieste de quelques minutes caché derrière le comptoir. Un souffle d’air froid dans son dos le réveille, un peu plus reposé.

lundi 14 août 2017

Relique d'ectoplasme

  L’homme se fraya un chemin dans l’assemblée, plongeant parmi les ombres blanches. Ces dernières s’égaillèrent en murmurant, révélant une silhouette diaphane allongée par terre, inerte. Il s’agenouilla. Il aurait voulu tendre la main, toucher, mais il n’osait pas : d’un corps ne restait que la peau. Juste une couche fine d’épiderme. Un fantôme posé à même le sol. Le gardien du château ressentit un frisson en repensant à la foule évanescente qu'il venait de traverser. Par réflexe, il regarda l'endroit d'où il venait : il n'y avait plus rien. Il avait entendu les murmures de la foule et était entré dans la salle en courant sans prendre la mesure de ce qu'elle contenait. Il pensait que quelqu'un avait fait un malaise ou qu'une célébrité locale était venue au musée mais il s'était trouvé face à cette chose morte dont il n'osait imaginer l'origine. Il regarda autour de lui : les ombres blanches translucides avaient disparu, cette nouvelle le soulagea.

  Quand le mot envahit son esprit « fantômes », ses cheveux se dressèrent sur sa tête et un frisson le parcourut. Puis ses yeux furent de nouveau attirés par ce qui gisait à terre, seul vestige de la multitude transparente qui occupait la salle quelques secondes plus tôt. Il lui semblait que la température de la salle remontait peu à peu mais cela ne l'empêcha pas de se sentir toujours glacé jusqu'aux os par l'apparition qu'il venait de voir. Il ne pouvait le nier, il faisait très froid dans la salle, un froid glacial qui s'immisçait jusqu'à ses os, lentement. Le gardien frissonna de froid autant que de peur et de dégoût. Il venait de traverser une assemblée de fantômes ! Cette pensée lui donnait la chair de poule, même s'il tentait de ne pas repenser à cette espèce de brouillard froid, impalpable, fuyant, oppressant et même cotonneux, irréel qui avait laissé en souvenir un morceau de peau racornie. Il est gardien, pas biologiste il ne sait pas que l'épiderme n'est qu'une couche de la peau, superficielle comme son nom l'indique. Et d'autant plus fragile et sensible au moindre courant d'air ; dans sa panique, il n'y a pas songé. Aussitôt, il se reprit et agit avec des gestes lents et mesurés tout en faisant le tour de la pièce pour repérer les moindres courants d'air. Par chance, la salle est bien isolée.

  Après avoir calmé les battements affolés de son cœur inquiet, le jeune homme décida de faire preuve de courage et examina la « chose » de plus près, avec une démarche scientifique et en ne laissant pas ses émotions le dominer, toutefois sans se risquer à la toucher, l'idée de seulement effleurer « ça » le révulsait et il préférait ne rien toucher sur la « scène de crime » : une mince couche de peau, enfin une couche de la peau pour être plus précis était étendue de tout son long sur le sol de pierre froide. Son intuition était juste, ce n'était ni du plastique ni une sorte de très fine toile d'araignée. Il aurait préféré qu'un visiteur ou un collègue facétieux fasse une blague de mauvais goût si on lui avait laissé le choix. L'enveloppe ne présentait aucun accroc et semblait « morte », comme si la peau était racornie et desséchée par le temps. Pas tout à fait plate ou volumineuse, elle ressemblait à des gants de chirurgien en fin latex qu'on aurait déposé sur une table et qu'on aurait laissé se positionner n'importe comment. En réprimant un frisson, il s'écarta de la « chose » et appela le propriétaire du château ainsi que son supérieur hiérarchique. Après tout, il leur appartenait de prendre une décision. Le gardien vérifia, de nouveau pour se tranquilliser, que toutes les fenêtres de la pièce étaient bien hermétiquement fermées de crainte de voir un courant d'air abîmer ou faire s'envoler la mince épaisseur de matière morte et se posta devant la porte en chêne noirci par les ans de la pièce. Il ne manquerait plus que des visiteurs entrent ! Ou que la preuve disparaisse, il ne la quitterait pas des yeux jusqu'à l'arrivée de ses supérieurs.

  Il se rappela alors qu'il avait totalement oublié les visiteurs. La plupart avaient fui en hurlant mais il restait deux curieux qui discutaient à voix basse dans un coin de la pièce en observant la scène. Le gardien leur demanda de bien vouloir sortir car il allait condamner la porte. Oui, ils pouvaient s'approcher et regarder la chose qui gisait sur le sol mais non, ils ne pouvaient pas prendre de photographies pour leur album de souvenir de vacances. Et non, il ne savait pas plus qu'eux ce que c'était ni d'où venait l'enveloppe corporelle. Pour le moment, il avait ordre de ne rien toucher et de faire sortir les visiteurs en attendant ses supérieurs, leurs billets d'entrée leur seront remboursés s'ils en font la demande au guichet ou par courrier en joignant une copie de leur ticket d'entrée avec la date et l'heure bien lisibles. Ils s'exécutèrent en silence et sans se faire prier ce qui rassura le gardien. Tout se passait pour le mieux pour l'instant : la pièce était condamnée et les quelques visiteurs présents au moment de la découverte de la « chose » continuaient leur visite sous l'étroite surveillance de deux guides à qui on avait dit le strict minimum. On leur avait parlé d' un événement inexplicable dans l'immédiat qui avait dérangé la visite, aucune information ne devait sortir de l'équipe concernée, il fallait accompagner les visiteurs pour les éloigner des lieux, poursuivre les visites le plus normalement du monde et veiller à ce qu'aucune rumeur ne s'ébruite car on ne savait pas ce qui s'était passé.

  On attendait la visite d'un expert pour tirer les choses au clair. De fausses rumeurs infondées pourraient entacher la réputation du musée et peut-être même entraîner sa fermeture. En ce qui concerne les visiteurs, on avait prévu dans ce genre de situation de leur ferait signer une charte de confidentialité à leur sortie du musée et l'affaire s'arrêterait là, tout le monde l'espérait. Si jamais, ils en parlaient sur internet ou ailleurs avant que l'équipe en sache plus sur cette « chose », ils étaient dans de sales draps, le cabinet d'avocats du musée était le meilleur des environs, il fallait bien ça pour défendre les intérêts d'un petit musée de province. La couche de peau lui semblait très fine et le gardien décida d'inspecter la pièce plus minutieusement que la première fois pour s'assurer qu'elle ne risque rien à rester là et calfeutrer porte et fenêtres au maximum pour éviter qu'elle ne s'envole ou se déchire. Elle est si fine qu'elle pourrait bien devenir invisible si elle s'envolait. Dans le doute, il plaça un stylo plume juste à côté pour la retrouver facilement avant de quitter la pièce avec un dernier regard et un nouveau frisson de dégoût. Inquiet, il attendit ses supérieurs dans le bureau d'accueil en faisant les cent pas, un café brûlant à la main pour se réconforter. A dire vrai, la chaleur du café sur ses mains le réconfortait plus que le breuvage en lui-même mais il commençait à avoir les idées plus claires désormais et il s'interrogeait sur la nature de ce qu'il avait vu. Il était inquiet, il avait laissé à son équipe le soin de gérer les témoins de la scène, il espérait qu'il n'y aurait pas d'accroc et que tout se déroulerait sans anicroche. Ils étaient formés à ce type de situations mais ils n'y avaient jamais été confrontés.

  On vint lui confirmer que les visiteurs au courant de l' « affaire » avaient été reconduits à leur véhicule une fois la visite terminée et qu'ils avaient signé la charte de confidentialité dont on leur avait expliqué les tenants et les aboutissants. Ils pourraient raconter leur aventure après, quand tout cela serait terminé. Sinon, ils auraient affaire aux avocats du musée. Soulagé, le gardien poussa un soupir et se resservit du café, cela leur faisait un souci de moins à traiter. Il s'assit, enfin soulagé devant la petite table du bureau d'accueil en regardant le parc par la fenêtre, il avait si peu de temps pour en profiter, il s'émerveillait de la beauté des lieux lorsqu'il avait commencé à travailler au musée. Puis, la routine s'installant, il avait oublié combien le parc était beau, calme et apaisant. Il s'abîma dans sa contemplation tandis que son café refroidissait lentement. L'employé du musée lui dit que le propriétaire avait été informé de l’événement et qu'il viendrait dès que possible.

  Une demie-heure plus tard, le jeune comte à qui appartenait le château arriva, talonné par le régisseur du château, une jeune femme qui avait toute sa confiance et dont on pouvait compter sur la discrétion et le sens pratique. Le gardien pensa que l'équipe de direction devait se réjouir que le propriétaire ne soit pas en voyage et apporte une aide à la décision bienvenue dans cette situation délicate. Avec réticence, le gardien les mena dans la pièce fermée à clé où rien n'avait bougé depuis sa précédente visite. Elle était vide cette fois-ci, aucun ectoplasme ne flottait dans les airs ce qui était une bonne chose. Il aurait tout donné pour être ailleurs, refermer la porte et ne plus jamais entrer ici mais il tint bon. Les nouveaux venus observèrent en silence l'enveloppe corporelle durant de longues minutes.
- Qu'est-ce donc à votre avis ? demanda le propriétaire du château.
- Une enveloppe de fantôme ! Je vous jure que je les ai vus comme je vous vois : une assemblée de fantômes qui s'est évaporée à mon approche. Ils murmuraient je ne sais quoi, dans une langue inconnue, du latin peut-être ?
  - Une incantation ? demanda le régisseur en prenant quelques photographies.
- Peut-être bien. répondit Henri, le gardien. Non, je ne crois pas que c'était dans une langue connue. Je ne sais pas et j'ai oublié les mots, je ne saurais les répéter.
- Henri, concentrez-vous, c'est très important, avez-vous remarqué que cette chose réagissait à l'incantation ?
- Amandine, franchement, je n'en sais rien du tout. J'étais juste terrifié.
- Bon, Jean-Hugues, je pense que cette chose est une enveloppe de fantôme qui a tenté de se matérialiser pour une raison inconnue, les ombres blanches, des fantômes également, lui donnaient certainement de l'énergie pour s'incarner quand Henri les a dérangés.
- Pourquoi? demande son interlocuteur.
- N'avez-vous pas connaissance d'une légende reliée à ce lieu, quelqu'un qui doit revenir un jour ? Ce château est dans votre famille depuis des siècles !
- Non, ni moi, ni mes ancêtres n'avons jamais eu connaissance de tels faits. On dit bien que mon ancêtre Hugues qui vivait au XIVème siècle et a été maudit et banni de l'église veille sur ce château depuis sa mort dans des circonstances inexpliquées. On parle de magie noire. Contrairement à mes ancêtres, je ressens une certaine affection envers cet aïeul un peu fou et j'ai même créé une partie du musée spécifiquement dédiée à son histoire. Cette histoire serait presque romanesque si elle n'était pas si noire mais je sais que la majorité des gens ne retiennent que l'aspect horrifique du destin de mon aïeul...
  - Aile inaugurée, il y a tout juste une semaine. ajouta le gardien.
- On peut donc supposer qu'il y a un lien entre les deux événements. reprit Amandine, les sourcils froncés. Peut-être que votre ancêtre veut juste trouver le repos maintenant qu'il n'est plus un sujet tabou dans la famille... Il n'a pas de sépulture digne de ce nom car il a été jeté dans une fosse commune. Qui sait ce que le corps est devenu ? Un sorcier ou un médecin a pu traiter la peau pour en faire une relique ou y lier un sortilège quelconque. Ou garder un souvenir...
- Je devrais l'enterrer ? Alors que cela peut-être un superbe atout pour le musée ? N'est-ce pas un cadeau de mon ancêtre pour financer la restauration du château et le maintenir dans la famille, au vu de la baisse de fréquentation du musée et de mes difficultés croissantes pour le maintenir en état ?

  Le gardien et le régisseur se regardent et haussent les épaules, comment savoir ? Ne risquent-ils pas de mettre le fantôme en colère et d'en subir les conséquences ? Leur esprit cartésien refusant l'idée d'un fantôme, bien que cela leur sembla la seule explication plausible, ils font appel à des spécialistes de la question pour en savoir plus sur la nature du phénomène et la suite à donner à l'affaire. Ils ne peuvent tout de même pas brûler le résidus d'ectoplasme et faire comme si de rien n'était. En toute discrétion, les experts vont et viennent, ils déambulent dans le château désert en dehors des heures de visite. Ils voient leurs doutes se confirmer peu à peu, une intense activité fantomatique est à l'œuvre dans le bâtiment.

  Face à cette force inattendue, la petite équipe murit longuement sa décision collective. Cet événement accréditait la thèse de l'existence de fantômes, d'une vie après la mort et de la possibilité aux morts de visiter les vivants. Le froid ressenti par les témoins de la scène viendrait d'après les divers spécialistes consultés de l'énergie puisée par le fantôme pour s'incarner dans ce qui l'entoure. Bien sûr, seule la peau s'était incarnée mais cette prouesse laisse supposer qu'un corps entier pourrait théoriquement s'incarner. Finalement, l'enveloppe corporelle est exposée dans la nouvelle aile consacrées à l'ancêtre honni de la famille. Des analyses A.D.N. confirmèrent que c'était bien l'enveloppe corporelle d'Hugues le banni et en effet, elle attire de nombreux visiteurs qui contribuent à la sauvegarde du château. Sa conservation nécessitait de moyens techniques considérables et un collège de scientifiques vint l'examiner pour étudier le meilleur moyen de la conserver intact et l'empêcher de coller au risque de terminer en un amas compact et plissé. En laboratoire, après un minutieux transport car le moindre accroc serait catastrophique, la mince couche d'épiderme fut gonflée à l'aide d'un tuyau insufflant très lentement de l'air via une narine tandis que tous les autres orifices étaient hermétiquement refermés. Des mesures précises au moyen d'un laser, d'une caméra et d'un scanner furent prises et une semaine plus tard, une mince enveloppe de polymère fut injectée par une narine. Gonflé à l'aide de la technique précédemment utilisée, le sac épousa la forme de l'épiderme une fois totalement déployé. Le polymère expérimental était totalement transparent et durcissait lors de son séchage. L'enveloppe d'ectoplasme fut mise sous verre blindé à double paroi et sous vide afin de pouvoir être exposé. Son étude ne révéla rien de particulier, l'individu de sexe masculin avait reçu quelques blessures parfois profondes, sans doute avec des épées ou des flèches et semblait au vu des ridules cutanées qu'il présentait avoir entamé sa quatrième décennie. Le gardien, pour sa part, donne sa démission peu après l’événement troublant qui a permis au château de ressusciter. Il ne pouvait plus entrer dans la salle où le revenant était apparu sans frissonner et craignait sans cesse de voir surgir une autre apparition. Travailler ici lui devenait pénible et il cherche un emploi parmi les vivants.

  Cette nouvelle curiosité dans une petite ville de province suscite de nombreux débats. Les détracteurs reprochent au propriétaire d'exploiter la dépouille de son aïeul. Pourtant, c'est généralement ce qui se pratique dans les musées et cette pratique permet de garder la mémoire du passé. Mais les circonstances gênent ces trouble-fêtes. En premier lieu, ils contestent la véracité de l'apparition du fantôme malgré les témoins, les caméras de surveillance qui avaient filmé la scène et les expertises réalisées par les plus éminents spécialistes. En second lieu, ils jugent immoral d'exploiter la dépouille d'un ectoplasme qui était « décédé » sous les yeux des visiteurs du musée. A les entendre, cela revient à valoriser cette disparition en direct. Enfin, ils trouvent totalement immoral de ne pas offrir une sépulture décente à cette dépouille sans songer aux momies et autres dépouilles qui étaient déjà exploitées dans les musées du monde entier pour permettre de diffuser la connaissance et l'histoire de l'humanité au grand public. Ces débats trouvent peu d'échos dans la région car les pouvoirs publics voient dans cette curiosité unique au monde, une immense source de profit et un nouveau rayonnement culturel pour cette région de France. Et le grand public est curieux de découvrir une dépouille de fantôme pour s'embarrasser de ce genre de question. Cette opportunité est unique au monde, tant sur le plan scientifique que spirituel et historique. Car si c'est réellement la dépouille d'un spectre, cela accrédite la thèse de la vie après la mort et la possibilité de communiquer avec les vivants depuis l'au-delà.

  Le pape a eu vent de cette histoire, certainement par la presse internationale qu'il lit certainement avec attention ou bien par le biais d'un ecclésiastique qui lui aurait soumis cette épineuse question qui agite le pays et commence à avoir un retentissement international. Il fit adresser un courrier au jeune châtelain où il sollicitait l'autorisation de venir examiner la dépouille fantomatique ; autorisation qui lui fut immédiatement accordée. Le châtelain vient lui-même l'accueillir à l'aéroport avec son équipe restreinte d'hommes d'église. Pour éviter d'ébruiter la présence du saint homme, il les accueille sur un aérodrome privé et les fait loger dans des pièces inutilisées du château. Le logement est spartiate mais confortable. Le saint homme demande à recevoir les différents témoins de cette apparition avec la plus grande discrétion, il se cantonne donc aux employés présents ce jour-là. Devant un thé fumant, il écoute avec la plus grande attention leur récit et lit les divers rapports des spécialistes qui avaient examiné la dépouille. En premier lieu, il conclut que l'apparition était bien humaine et n'avait donc rien de diabolique. Ensuite, il conclut que la dépouille était apparue à un moment clé de l'histoire du monument : le châtelain songeait à vendre la propriété familiale car le château était une lourde charge sur le plan financier. La meilleure option actuellement était de développer le tourisme via le musée et éventuellement d'ouvrir une chambre d'hôtes sur une partie du domaine éloignée du château. Malgré ces projets, la vente du domaine ou d'une grande partie de ses terres ancestrales semblait inéluctables. Pourtant, Jean-Hugues s'y refusait car ces terres étaient son héritage. Il faut bien admettre que l'apparition spectrale tombait à point nommer pour éviter la faillite ou le démantèlement de l'héritage familial. La visite papale, une fois révélée (les paparazzis sont décidément partout!) ne fait qu'accentuer la curiosité du public et le nombre de visiteurs étrangers explose.

  Jean-Hugues est heureux, il dispose enfin des fonds nécessaires pour ouvrir une maison d'hôtes digne de ce nom sur le domaine et assurer la remise en état de l'ancien vignoble du château via le rachat de terres qui appartenaient autrefois au domaine. Les propriétaires des terres sont persuadés que l'offre de rachat ne se présenterait pas de sitôt et qu'ils pouvaient tirer une jolie plus-value de la vente ; ce qui fut le cas. Sous deux ans, après remise en état et après avoir recomposé un cheptel digne de ce nom, le domaine pourrait comme autrefois tirer des revenus conséquents du vin et du fromage produit sur place. En attendant, la chambre d'hôtes permettra de trouver les fonds nécessaires aux projets futurs. Jean a rapidement trouvé une famille qui accepte de tenir la maison d'hôtes moyennant un salaire convenable et critère important, toute la maisonnée ne craint nullement les spectres. Leur vieille demeure familiale en est pleine et ils ont l'habitude des fantômes. Qui sait s'ils ne recevront pas quelques visites imprévues de l'ancien seigneur des lieux? Ce que personne ne sait, c'est que le fantôme vient parfois reprendre sa place dans son enveloppe corporelle, relique embaumée par des sorciers fidèles à son propriétaire. Il n'a toujours pas trouvé le repos éternel mais le pardon de son descendant l'a soulagé d'un grand poids. En tous cas, jusqu'ici, rien n'a permis de penser qu'il est en colère de voir son enveloppe corporelle exposée.

  Le musée est également célèbre pour ses courants d'air froid qui parfois traversent les grandes salles. Qui a dit que les fantômes ne peuvent pas faire des blagues et s'amuser? Vous trouvez étrange qu'il ne trouve le repos ? Mais le reste de son corps embaumé demeure quelque part entre les murs et près de ce corps se trouve son trésor ramené des croisades et son laboratoire d'alchimie où son fidèle disciple pratiqua l'embaumement de son corps et le retrait de son épiderme pour conserver son âme si le corps ne devait pas supporter l'opération d'embaumement. Et croyez-moi, il a bien l'intention de mener son descendant à ce trésor mais pas tout de suite, le moment venu... Il veut d'abord le laisser se remettre de ses émotions et s'amuser avec les visiteurs! On ne sait jamais, il pourrait décider de fermer le musée même s'il en doute vu l'enthousiasme que met son jeune descendant à visiter la région, appareil photographique en main pour retracer sa vie passée.